Ses yeux me dévisageaient de haut en bas, cherchant dans mes vêtements ou mon attitude la cause de ma présence.
Elle avait l'air en colère, mais elle m'a finalement laissé entrer avant d'aussitôt refermer la porte.
« Qu'est-ce que tu fous ici ?
-Je venais te parler.
-Parler de quoi ?
-... Ou plutôt, je viens m'excuser. »
Je n'aime pas cette attitude qu'il arbore. Depuis quelques temps déjà, on dirait qu'il s'écroule dès qu'il est avec moi. Comme si le fait que je connaissais son fardeau faisait de moi la personne qui devait non seulement le guider, mais aussi le consoler dans ses peines.
Des excuses. Il veut me donner des excuses.
« Et, t'excuser de quoi ?
-De tout. Je me suis servi de toi alors que j'étais là pour te venir en aide, je me suis servi de Tom alors que je l'aime à la folie, je t'ai donné une frousse bleue hier soir alors que tu comptais sur moi pour t'aider à sortir de la drogue. Tu me faisais confiance, j'ai trahi ta confiance en ouvrant ce tiroir ! »
D'un geste de la main, je lui ai ordonné de se taire, il s'est exécuté.
« Tu t'es servi de moi, c'est parce qu'on avait un marché, tu t'es servi de Tom, mais ça ce n'est pas mon problème. C'est à lui que tu dois des excuses. Ensuite, tu as pris MA drogue, et là, je t'en veux. »
Il a baissé les yeux.
« Je ne pourrais de toute façon pas m'excuser à Tom. Il ne sait rien.
-Sauf si tu lui dis, ce que je ne te conseille pas. Mais je veux régler cette histoire de drogue avec toi ! Tu imagines, si ton jumeau vient à le remarquer ? Tu vas te vendre toi, et moi par la même occasion ! Il cherchera à savoir où tu t'en es procuré, pourquoi, et moi je suis bonne pour une cure de désintoxication ! En même temps, je me collerai un procès pour t'avoir laissé à disposition de cette crasse !
-Tu imagines ce que je risque, moi, pour l'avoir violé ? Prison à perpétuité, dissolution du groupe...
-Il faut se taire, tu en es conscient ! Alors, on règle ça nous deux, et on la ferme ailleurs ! »
Il affirme par un hochement de tête.
« Bon, alors, maintenant, il est temps qu'on mette les choses au clair. Tu ne touches plus à ce tiroir, sauf quand je te le demande pour moi. Et moi, je continue à la boucler et à t'arranger les services convenus !
-Je ne veux plus de tes services.
-Pardon ?
-Je te l'ai dit, je ne veux plus de tes services. »
Il a l'air serein.
« Mais...
-Il est hors de question que je manipule encore Tom de cette façon. D'ailleurs, je ne le toucherai plus tout court. Je suis dangereux, je suis fou, je n'ai plus à l'approcher. »
Ses paroles semblent couler comme l'eau d'un ruisseau. Fluides, calmes, sincères. En face, je ne peux contenir mon étonnement, qui se marque d'ailleurs par mes yeux grands ouverts, prêts à sortir de mes orbites.
« Tu...Tu...
-Oui, j'ai pris ma décision.
-Mais tu sais que tu vas te faire un mal fou !
-Je le mérite, après ce que je lui ai fais.
-Et ça marchait à merveille nos petits plans, il ne se doute de rien !
-Arrête d'essayer de me faire changer d'avis. C'est fini ces manigances. J'en ai marre de ne plus pouvoir me regarder dans un miroir ! De pleurer à chaque fois que je pense à lui, à tout ce qu'il subit. Oui, ça marche, nos manigances, mais pour combien de temps encore ? Imagine s'il l'apprend, ce qu'il va devenir !
-Il croit que c'est moi.
-Hassiba, il faut bien te rendre compte que ça ne pourra pas en rester là. C'est facile parce qu'il te connait à peine, que tu fais la fille coincée ! Mais le jour où il me suppliera, moi, d'aller plus loin, je ne pourrai pas me déshabiller devant lui comme si de rien n'était !
-Alors, tu veux vraiment arrêter ?
-Oui. Pour moi c'est clair. C'est fini. »
Mes yeux s'emplissent de larmes. La situation est émouvante, certes, mais il y a autre chose qui me tracasse. Quelque chose de plus personnel.
« Mais Bill, et ma dette ? Je dois arrêter la drogue, moi ! »
Il soupire.
« Je ne vais pas te laisser dans ta merde, ne t'inquiète pas. Tu resteras avec nous. Je continuerai à t'administrer tes doses. Mais moi, j'arrête.
-Tu es sûr ?
-Oui. Je me suis aussi servi de toi, c'est un minimum de te rendre la pareille. »
Il me sourit, et je réponds de façon spontanée. Peut-être un peu trop. Je me jette sur lui, l'étreint en nouant mes mains dans son dos. Il m'aidera, il me sortira de là...
Et par-dessus tout, celui qui me distançait de lui est jeté hors-jeu. Si Bill accepte de tourner la page avec Tom, il est à nouveau un c½ur à prendre. Une c½ur en larmes, un c½ur à consoler.
« Merci, merci, merci...
-Par contre, il faudra faire quelque chose pour Tom. Il est éperdument amoureux de toi. »
D'un coup, je relève la tête ! Les quelques instants de ses précédents baisers me reviennent en tête. La passion, le désir qui émanait de lui n'était pas un détail à prendre à la légère. Si nous voulions en venir à bout avec cette histoire, je devais absolument trouver comment l'éloigner de moi.
« ... Je... Je m'occuperai de Tom, ne t'inquiète pas. Je ferai ça bien.
-Essaye de ne pas trop le brusquer, seulement.
-Promis, je ferai mon possible. Cela tient aussi de mon avenir ! »
On s'est tus, tous les deux. Il y avait quelque chose de désagréable dans l'air. Quelque chose d'électrique. Puis, quelqu'un frappa:
« Et, Bill, on doit partir répéter ! »
Les cris des fans sont encore plus enthousiastes que d'habitude ! Gustav vide sa bouteille d'eau dans le public qui hurle ! Les quelques filles trempées jubilent, celles qui se bousculent à côté s'égosillent sous leurs réflexions jalouses.
« Und nur, Reden! »
La foule acclame les paroles de Bill. Il force son sourire, demande le tempo au batteur qui a rejoint sa place. Je sais que sur cette chanson, moi, je ne pourrai m'empêcher d'éclater de rire quand Hassiba arrivera. J'imagine déjà le beau mannequin se trémousser dans sa mini-jupe, alors que les fans hystériques l'insultent de tous les noms en ce demandant ce que cette « pute » fait sur scène, simplement parce qu'elle est à nos côtés.
Oui, on traite tout le monde de tous les noms d'oiseaux maintenant.
Je jette un ½il à mon frère, qui me fuit depuis notre discussion de ce début d'après-midi. Il est mal à l'aise, et j'aimerais vraiment qu'il m'en parle simplement, comme on le fait toujours. Mais j'ai aussi la solide impression que cette fois-ci, je devrai mordre sur ma chic et être patient si je veux qu'il en vienne à se confier à moi. Il n'est pas dans son état habituel...
Il commence à chanter, mais son timbre a aussi quelque chose de changé. Il n'est pas aussi emballé qu'à son habitude, il ne sourit plus, il ne vient plus se coller à moi comme il avait pris l'habitude de le faire lors des précédents concerts. Est-ce qu'il se sent en froid avec moi ? Est-ce qu'il a peur de mes réflexions ?
Un peu inquiet, c'est moi qui me mets à avancer vers lui, en grattant les quelques accords qui me sont confiés.
« Es ist sonst niemand hier... »
Je viens me frotter à son bras droit, un sourire espiègle pendu aux lèvres. Il sursaute, puis se prend au jeu et m'envoie sa touffe de cheveux en pleine figure. Je me mets à rire de bon c½ur, avant qu'une huée ne se mette à retentir.
Nous nous retournons au même moment. Nous l'attendions tous, elle arrive. Hassiba, toujours aussi canon dans sa petite jupe et son pull volontairement un peu trop court se déhanche jusqu'à nous !
Elle vient glisser sa main dans le cou de Bill, pose un baiser sur ma joue, puis danse entre nous deux. Je me colle à elle au maximum. Va savoir, à ce petit jeu, qui va mettre l'autre à terre. Ma cuisse se frotte à la sienne, elle manque de se déséquilibrer. A vrai dire, je ne sais pas comment je tiendrais si je devais marcher avec des aiguilles au bout des jambes !
Elle bouscule un peu Bill qui s'écarte, puis se dirige vers l'avant de la scène, doublant Georg qui va épater les nanas. Je ne vais pas cacher que j'adore ces quelques moments où elle partage un peu notre succès, où elle voit ce que c'est d'être un membre du groupe !
Elle fait ensuite demi-tour, vantant la marque « Chanel » de sa petite jupe. Elle repasse à mes côtés, vaporise dans l'air un peu de ce parfum qui me fait fondre. J'hume l'air avec satisfaction, puis fixe les premiers rangs, où les filles se bousculent en hurlant.
Je lance d'ailleurs un regard dubitatif à l'une d'elle qui est en train de l'insulter. Il faut dire que son nez de cochon et ses joues de hamster sont loin de rivaliser avec la beauté d'Hassiba.
Cette dernière est maintenant en train de taquiner Georg en jouant avec l'un de ses mèches de cheveux.
Je m'approche d'elle, feignant d'être jaloux, et commence à me dandiner dans son dos. Même si dans le public, certaines se prennent au jeu, d'autres agonisent ou prétendent encore qu'elles vont la tuer. Provoquant, j'invite Hassiba à se rapprocher des premiers rangs. Elle me suit, puis s'arrête d'un coup. Un peu étonné, je regarde le public. Trois filles sont en train de lever fièrement une pancarte sur laquelle il est écrit, dans un Allemand approximatif: « Sale pute ! ». D'autres à côté se mettent à lui faire des doigts d'honneur. Le refrain reprend. Mais au lieu de recommencer son show, Hassiba reste immobile au milieu de la scène, les larmes aux yeux.
Bill s'approche d'elle, demande une pause à Gustav qui prolonge sur un solo. Il accompagne le mannequin vers les coulisses, puis revient triomphalement et poursuit le show. Il fait comme si l'incident était oublié. Mais quelque chose m'a échappé. La dernière fois, elle n'était pas aussi sensible aux insultes...
J'interroge mon frère du regard. Ce dernier détourne les yeux. A voir son attitude, je suis sûr qu'il sait quelque chose de plus que moi ! Qui sait, peut-être est-ce même en rapport avec son comportement étrange lui aussi.
Ce soir, je parlerai à Hassiba...
