J'étends mes bras à mes côtés, me remémore la veille. D'abord, mes pensées sont floues, entravées par la douleur de mon corps engourdit. Puis, comme un raz-de-marée, tous les souvenirs me reviennent en tête, par flashs !
D'abord, mes larmes, la honte de moi quand je me suis regardé dans le miroir, en observant avec dégoût mes lèvres gonflées, mes yeux humides, mes joues marquées par la perversité qui jaillissait de mon visage.
Puis l'hésitation, quand j'ai fais un pas de plus dans ma chambre pour aller soulager mes jambes douloureuses. Est-ce que je méritais vraiment d'apaiser les tensions qui me parcouraient ? Peut-être les physiques, mais pas les morales...
Ensuite, je me suis senti empli de culpabilité. Il ne méritait pas cela, pas mon petit frère adoré.
J'étais un monstre, un monstre à damner, à brûler aux enfers. Cette vision de moi me faisait tellement mal que j'ai enfui mon visage dans mes mains pour disparaitre aux yeux de ceux qui auraient pu rentrer !
Après, j'ai balayé la pièce du regard en cachant toujours mon visage derrière mes doigts écartés. J'avais si honte... Je suis tombé sur le meuble. Le petit meuble dont j'étais l'indigne gardien. Je n'ai pas réfléchi beaucoup. Je savais juste que ces substances avaient des vertus apaisantes...
Sans hésiter, je m'en suis approché en plongeant ma main dans la poche gauche de mon pantalon.
Le tiroir s'est ouvert après deux tours de clé, comme à son habitude. Sauf que je ne l'ouvrais pas avec l'intention habituelle. J'ai fixé longuement les petits sachets et les seringues qui reposaient sur le bois verni. J'avais tellement envie de savoir ce que cela faisait ! Je voulais être quelqu'un d'autre, oublier un instant tout le mal que je faisais à l'être que j'aimais le plus au monde.
Il m'a fallu plusieurs minutes avant de sortir les instruments nécessaires à mon geste accablant. Juste un peu de poudre blanche, presque inoffensive, et une seringue prolongée par une aiguille fine, luisant dans l'obscurité. Je me suis à nouveau approché du lit après avoir fermé le tiroir, je me suis assis en jetant la clé sous l'oreiller.
Après avoir effectué tous les préparatifs, j'ai soulevé ma manche. Le matériel était étalé sur le matelas, alors que j'avais repoussé la couette pour être plus stable. Mon bras blanc contrastait avec la nuit noire. Seul un fin faisceau de lumière me permettait de voir avec précision tous mes gestes.
L'aiguille s'est approchée de ma peau avant de la percer comme si elle n'avait aucune difficulté à passer à travers. J'ai été surpris par la douleur, mais me suis néanmoins tût en étouffant ma surprise dans mes dents serrées et mes lèvres pincées. J'avais la triomphale impression de pouvoir faire ce que je voulais de moi ! Je pouvais même me faire du mal. Un sourire a étiré mes lèvres. Je devais payer...
Mon pouce a fait descendre le liquide dans mes veines. L'injection me faisait frissonner ! On m'envoyait dans le sang des glaçons qui se propageaient rapidement à travers tout mon corps !
J'ai enlevé la seringue en jugeant que c'était déjà assez comme ça, même s'il restait un fond de drogue. J'ai laissé les instruments sur le lit, en constatant avec étonnement les effets rapides de la poudre blanche qu'on jugerait inoffensive.
Mon c½ur tambourinait contre mes côtes, mes yeux grands ouverts se dilataient malgré moi en fixant le plafond flou, des bouffées de chaleur ont commencé à me parcourir ! Mes poumons, quant à eux, semblaient s'atrophier tant j'avais de mal à respirer. L'air autour de moi me manquait ! J'ai agrippé la couette, l'ai ramenée sur moi pour cacher mon corps convulsionné !
Après quelques minutes, les spasmes commençaient à s'espacer. Bouche ouverte, je cherchais toujours comment respirer ! Je n'arrivais pas à prononcer le moindre son ! La sueur perlait sur tout mon corps, enveloppé d'un film humide !
Elle est entrée ! J'ai fermé les yeux pour ne pas qu'elle me surprenne. Je tentais tant bien que mal de cacher mon agitation. Elle est passée à côté du lit sans faire attention, puis elle s'est dirigée vers le tiroir. Je savais ce qu'elle voulait. Mais que dirait-elle si elle me voyait dans cet état ? Il était hors de question que je bouge ! J'étais en train de chercher une solution quand elle s'est retournée. Nos regards se sont croisés. Je savais que c'en était fini de moi...
Elle découvrirait tout en un temps record.
L'excitation montait déjà. Ce soir, nous jouerions devant 17 000 personnes. Nous avions beau enchainer des concerts plus populaires les uns que les autres, nous n'étions jamais blasés par l'excitation du public qui nous demandait tout ce qu'on avait dans le ventre !
J'ai refermé ma valise, bloqué le cadenas qui la protégeait avant de l'envoyer sur le coin du lit d'un coup de pied. J'ai ensuite empoigné le manche de ma guitare avant de la hisser sur mon épaule. Je m'imaginais déjà sur scène, avec les trois autres ! Reden...
La dernière fois, l'apparition d'Hassiba avait fait fureur. Est-ce que ce serait pareil ce coup-ci?
J'ai souris en repensant à son numéro précédent.
Derrière la porte, une ombre est passée. J'ai arrêté de gratter mes accords en interpellant la personne d'un léger: « Ho! »
Immédiatement, elle est réapparue dans l'ouverture de la porte.
Elle m'a sourit, je lui ai répondu en appuyant son regard triste.
« Ca va Bill ? »
Je m'en suis voulu de voir qu'il m'avait remarqué. Il m'avait interpellé. L'ange appelait le démon. Hésitant, j'ai fais demi-tour. Dans quoi est-ce que je me jetais encore ?
Quand mon regard a croisé le sien, je me suis senti coupable. Il rayonnait dans son baggy trop large, la guitare à la main. Il était simple, lui, il était sain, lui. Mon jumeau, il était de me ressembler, loin de mon esprit pervertit, loin de mes idées insensées. Je lui ai souris timidement, simplement parce que sa présence me faisait chaud au c½ur et que je ne pouvais plus me contrôler !
« Ca va Bill ? »
J'ai hoché d'un signe de tête, en fermant les yeux pour qu'il n'y lise pas ce qu'il risquait d'y trouver. Je pouvais sentir son sourire qui continuait à me parcourir. L'ange ne méritait pas cette torture, ni le démon cette faveur.
« Et bien quoi, tu n'entres pas ? Depuis quand est-ce que tu respectes ainsi ma vie privée ? »
J'ai levé les yeux vers lui, hésitant. Je devais m'éloigner, et pourtant, il avait vraiment envie que je vienne. Alors, j'ai fais un pas dans sa chambre. Il me souriait ironiquement, puis il s'est approché de moi en me tapotant l'épaule. Le contact de son corps a suffit à me faire à nouveau dériver dans mes idées noires. Je l'aimais tellement...
Pourquoi est-ce que je ne prenais pas la peine de l'aimer à juste titre, comme un frère ?
« Tu n'es pas très bavard, dis. Tu es sûr que ça va ? »
Je n'ai plus hoché la tête. Je l'ai juste fixé. Les larmes se sont mises à monter. J'étais absorbé par lui, incapable de prononcer le moindre mot tant les émotions étaient fortes. Il semblait ne se douter de rien, et pourtant, s'il le voulait, rien qu'en lisant mes yeux, il pourrait tout découvrir. Je m'en voulais, tellement, d'avoir osé effleurer un être qui m'était si cher. Il ne le méritait pas...
« A te voir, je dirais que non, ça ne va pas. Allez, viens, petit frère ! Tu vas m'expliquer un peu tout ça. »
Il a enlacé mes épaules de son bras gauche en m'attirant vers le lit. Je restais sur mes gardes, incapable de le suivre comme à mon habitude. Je lui avais toujours tout dit. Toujours. Mais ça, je devais le garder. Et je ne savais pas comment. J'étais tellement bien avec lui, tellement confiant. J'avais l'impression qu'il pouvait tout comprendre, même les pires atrocités, mais une force transcendante me conseillait vivement de me taire. Et puis, comment lui dire que je l'avais touché ? Que je l'avais embrassé ? Que j'étais bien avec lui autrement que comme un simple frère ? Comment lui avouer que je voulais lui donner plus que cela ?
Il m'a invité à m'asseoir à ses côtés. Il arborait toujours son sourire, qui se voulait rassurant ce coup-ci. J'ai fixé longuement ses yeux en détaillant ses iris noisettes, noyés dans leur île de neige, ainsi que ses lèvres, ornées de son célèbre piercing, si craquant...
Il a prit mes mains entre les siennes. J'ai senti à nouveau la douceur de sa peau, celle que je reconnaitrais parmi cent. J'ai fermé les yeux, un instant, pour profiter de cette chaleur qu'il m'accordait enfin volontairement. Comment avais-je l'audace d'abuser de lui. Mon ventre noué me faisait frisonner désagréablement. J'avais peur de rester ici peur d'affronter son regard inquiet, peur de sa présence à cause de tout le mal que je lui avais déjà fait.
« Bill, tu sais que tu peux me parler à moi ! »
En entendant cela, je me suis rappelé le nombre de choses que je lui avais déjà dites. Il était mon confident, ma conscience, mon conseiller. Mais là, je devais cacher la vérité à ma moitié. C'est sa vie qui en dépendait. Sa vie, son sourire, son bonheur, sa joie d'exister.
Une larme s'est mise à rouler sur ma joue, lentement, accompagnant le frétillement de mes paupières. Il insistait pour que je lui parle, mais c'était au-delà de mes moyens. Je me suis débiné, et je lui ai fait mal, je le sais. Parce que j'ai rompu ce mythe des jumeaux qui se disent tout, notre mythe. Parce que je n'ai pas eu le courage d'assumer comme il m'avait appris à le faire, parce que je voulais qu'il me porte encore un peu d'amour. Peut-être par égoïsme, peut-être par peur.
Je me suis levé, l'abandonnant sur ses traits déçus et tristes à la fois. Je m'en voulais, mais je n'avais pas la force d'admettre en face de lui qui j'étais. En quelques pas, j'avais rejoins le seuil de la porte. Sans même lui accorder un dernier regard, pour éviter de le souiller, j'ai quitté la pièce.
La dernière chose qu'il a pu observer était mon ombre. Peut-être le trait physique le plus sombre qu'il puisse voir de moi, et pourtant celui qui reflétait le plus la personnalité que je renfermais...
