Si je ne comprenais pas que la détresse de Bill ne lui ai pas ouvert les yeux avant, j'étais néanmoins ambitieuse quand à l'issue que pouvait avoir ce dialogue.
Il déglutit, comme impuissant face à mes paroles. Si je suis en position de force, je compte bien le lui faire comprendre:
« De quel droit Tom ? De quel droit tu le punis de la sorte ? »
Il lève enfin ses yeux vers moi. Il a l'air simplement désemparé, perdu. S'il a du mal à suivre le fil de mes idées, c'est peut-être parce qu'aveuglé par sa haine, il n'avait jamais essayé de retourner sa veste pour imaginer le point de vue que je lui confiais de Bill. Il le voyait comme un salaud bon à emprisonner, moi comme un humain qui souffrait d'avoir trop aimé.
« Cesse de te voiler les yeux Tom. Cesse de chercher à esquiver les conséquences de tout ce que tu lui as fait. »
Son visage continue à s'adoucir, à prendre peur. Si je ne suis pas dans ses pensées, sa seule expression traduit son angoisse. Le masque de méchanceté qu'il s'est forgé au cours du temps, à force de haine et de remords, est en train de fondre sous mes yeux pour révéler une inquiétude et une anxiété qui ne s'est plus imprimée sur ses traits depuis des jours entiers.
« Tom ? Te rends-tu compte qu'il ne s'est plus jamais révolté contre toi ? Qu'il a toujours asséné tes paroles ? Qu'il a été très compréhensif envers toi ? Mais tu as dépassé les bornes. »
Il entrouvre les lèvres, prêt à répondre à mes paroles, alors que ses pupilles s'épaississent sous un voile humide. Serait-il triste ?
« Je refuse qu'il m'aime, Hassiba. »
Sa voix semblait timide, indécise. Comme si ses paroles regorgeaient d 'hésitation.
« C'est ma seule revendication aujourd'hui. Je refuse qu'il me touche, qu'il m'approche à nouveau, qu'il essaye de se jouer de moi une nouvelle fois. C'est la seule chose dont je voulais me protéger en agissant de la sorte. Je ne voulais pas le détruire, encore moins le tuer. Mais j'avais peur, et j'ai toujours peur. Peur qu'il se serve encore de moi, peur qu'il mette à projet de nouvelles idées tordues pour parvenir à obtenir ce qu'il veut de moi.
Alors je me suis rétracté derrière mes paroles blessantes, derrière mon attitude vexante. Je voulais l'enfoncer pour qu'il se résigne à abandonner.
-Était-il nécessaire d'en faire autant ? »
Une larme s'est échappée de son ½il droit, puis a tracé un sillon humide sur sa joue.
« Tu sais, ma dignité ne me reviendra jamais. J'avais aussi un tel goût de vengeance, un tel espoir de lui arracher son bonheur pour qu'il soit un peu heurté, lui aussi. Mais il arrivait toujours à s'en sortir. Et moi, je me sentais couler, Hassiba. Pourquoi était-il heureux, alors qu'il devait payer ? Ce n'était pas juste. »
Tom a relevé la chaise sur laquelle il dormait quelques minutes plus tôt, avant de s'y asseoir et de plonger son visage dans ses mains.
« Il paraissait si fort, Hassiba. Si intouchable. Mes paroles ne l'heurtaient pas. J'avais beau y mettre toute la haine que je voulais, il ne comprenait pas que je voulais à tout prix m'éloigner de lui. Du moins, c'est l'impression qu'il me donnait. Alors je continuais, persuadé que si je ne le remettais pas à sa place, il finirait par essayer de m'obtenir à nouveau.
-C'est faux Tom. Il t'aime d'un amour démesuré, inconditionnel. Il a peur de te faire du mal. Il te respecte plus que toute autre personne. Et si tu lui demandais de tenir ses distances, il le ferait. Par amour...
Certes, cet amour t'a fait beaucoup de mal, mais il est incapable de te faire souffrir à nouveau aujourd'hui.»
Le guitariste prit une longue inspiration, puis racla bruyamment le fond de sa gorge.
« Je te jure que si j'avais vu que mes paroles avaient de l'effet sur lui, j'aurais arrêté depuis longtemps. Si j'avais compris que le sens qui se cachait derrière mes propos, il l'avait saisit, jamais je ne lui aurais envoyé en pleine gueule toutes ces atrocités que je lui ai dites tout à l'heure.
-Mais Tom, étais-tu tellement aveugle ? Tu te souviens, non, qu'il s'est évanoui sur scène ? »
Le guitariste a hoché la tête.
« Est-ce que tu sais seulement pourquoi il est tombé inconscient ?
- Je pense que maintenant que tu en parles, oui. Mais il y a deux minutes, je t'aurais répondu qu'il avait juste fait un malaise. Il s'en est tellement bien remis.
-Il était abattu Tom. C'est moi qui l'ai poussé à ne pas te montrer tout ce qu'il ressentait. Parce que je croyais qu'au fond, tout ce que tu voulais, c'était justement le voir souffrir. Et je ne me trompais pas...
-Sauf que je n'aurais jamais été aussi loin qu'aujourd'hui si j'avais su. »
Tom a glissé ses mains dans ses dreads, a reniflé plusieurs fois. Une larme s'est écrasée sur le carrelage froid de la cuisine.
« Vous devez me prendre pour un monstre, maintenant. Mais je ne voulais pas qu'il se fasse tant de mal. Je ne voulais pas qu'il essaye de se détruire. »
Sa voix s'affaiblit.
« J'ai beau l'haïr pour tout ce qu'il m'a fait, il reste mon frère. Malgré tout ce qui est arrivé, il y a toujours quelque chose qui me lie à lui. Quelque chose qui fait que je tiens malgré tout à sa vie.
Je me sens si mal, en cet instant, si tu savais. Tu m'as dis que tu avais entendu le souffle quitter sa poitrine, son corps se raidir. Je crois que tu n'imagines pas quel effet ça me fait, d'entendre ça.
Je me sens... l'âme d'un meurtrier, alors que je voulais juste me protéger.
Ma haine était insatiable, certes, mais parce que jamais auparavant je n'avais vu une larme couler sur ses joues. Dans ma tête, il était tellement plus fort que moi... »
Tom ne retenait pas les larmes, qui coulaient le long de ses joues, dévalaient le mètre de distance qui séparait son visage du sol avant d'y écraser.
« Comment il va, maintenant ?
-Je ne sais pas vraiment Tom. Il est faible. C'est tout ce que je peux te dire.
-Qu'est-ce que je dois faire ? »
Je me suis approchée du guitariste, avant d'enserrer délicatement ses poignets pour décoller ses mains de son front. Si tout à l'heure, je déversais ma colère sur lui, maintenant, mon point de vue avait totalement changé. Il n'était pas aussi abattu que Bill, mais néanmoins, tous deux avaient besoin de savoir ce que l'autre pensait réellement d'eux. Et apparemment, la seule à pouvoir rétablir le dialogue entre eux, c'était moi. Moi qui m'était immiscée dans leurs affaires et qui avait contribué à faire souffrir autant Bill que Tom. Tom, parce que j'avais conseillé au chanteur de faire semblant qu'il était indifférent au caractère de son jumeau. Et Bill, parce que Tom tenait absolument à se protéger. Les conseils que j'avais donnés n'avaient en réalité réussi qu'à envenimer la situation, à la refermer sur un cercle vicieux dont je n'avais même pas imaginé l'existence. Il était maintenant de mon devoir de les aider, autant l'un que l'autre.
« Qu'est-ce que tu aimerais lui dire Tom ?
-Tout ce qui puisse lui sortir l'idée de la tête que je veux qu'il disparaisse. »
J'ai plongé mes yeux dans les siens.
« Il y a des milliers de façons de le lui faire comprendre.
-J'ai envie de revenir en arrière, de m'excuser pour tout ce que je lui ai dit, tu sais.
-Alors fais-le.
-Il doit me détester maintenant.
-Pas encore assez que pour t'abandonner Tom... »
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Hassiba m'a invité à rentrer dans la chambre de mon jumeau. Comme elle l'avait prédit, il était allongé sur le lit, à sangloter en fixant le plafond. Sa poitrine frêle se soulevait et s'abaissait à un rythme rapide, saccadé.
Je me suis tu, me suis avancé jusqu'au lit, en suivant Hassiba. Quand elle est arrivée près de mon frère, elle n'a même pas mentionné ma présence. Sa main délicate à frôlé le front couvert de sueur de mon jumeau.
« Bill, calme-toi... »
Ce dernier ne l'a même pas regardée. J'ai posé mes yeux sur son visage, l'ai détaillé. Il était tellement crispé et malheureux à la fois que mon c½ur s'est resserré. Hassiba avait donc raison... Il était vraiment au bord du gouffre, prêt à abandonner à tout instant. L'absence que traduisaient ses pupilles me percuta. Elles étaient si vides que j'aurais pu me perdre dans leur profondeur, leur noirceur infinie.
La jeune mannequin s'est éloignée du lit pour me confier sa place. Mon c½ur s'est mis à battre dans ma poitrine, comme pour crier la détresse que la vue de mon jumeau lui inspirait.
J'ai dégluti en redessinant les contours de ce corps vide. J'avais mal. D'autant plus que le seul responsable de la douleur qui émanait de chaque parcelle de son corps, c'était moi.
Les larmes, qui s'étaient calmées, se sont remises à couler de plus belles, accompagnant les siennes. Je me suis mordu la lèvre inférieure. Je n'osais pas le toucher, de peur de raviver en lui des espoirs qui ne méritaient pas d'exister. Mais en même temps, j'étais tellement porté par le devoir de le sortir de là que je n'y ai pas réfléchis plus longuement.
J'ai frôlé les draps avec le dos de mes doigts, avant de mêler ceux-ci à ceux de Bill. J'avais tellement peur de sa réaction, tellement peur qu'il l'interprète mal...
Mais en même temps, aucun autre geste n'aurait pu traduire le sentiment de culpabilité qui m'habitait.
Alors j'ai resserré l'étreinte de mes doigts autour des siens.
« Je suis désolé Bill. »
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Par Sokaia:
Je n'ai pas le temps de vous répondre individuellement, mais je ne pouvais pas passer sans vous laisser de remerciements. Vos commentaires sur ces dernières suites sont vraiment géniaux, et sachez qu'ils ont le don d'embellir mes journées. J'ai passé tellement de temps à chérir cette fiction que voir qu'elle vous plait me rend vraiment heureuse!
Je continuerai à faire de mon mieux pour la prochaine fiction, même si elle stagne ces temps ci!
Pour réponde aux questions qui m'ont été posées, je peux vous rassurer: le passage que vous venez de lire n'est pas un rêve ! Et si le changement de comportement de Tom peut paraitre radical, c'est peut-être parce qu'il a enfin eu le déclic dont il avait besoin pour réagir. Vous comprenez maintenant pourquoi...
Bonne soirée à toutes!
Et merci pour tout!
<3
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