Je monte sur la scène: c'est parti pour trente secondes de gloire. Une demi minute qui hante mes esprits depuis deux jours.
Tout ce que je dois faire, c'est me concentrer pour aligner convenablement un pied devant l'autre, et veiller à ce que mon déhanché soit élégamment prononcé !
Tous les regards sont figés sur moi. Je ne sais plus si j'aime cela, ou pas, mais toujours est-il que je suis déstabilisée. De nombreux flashs d'appareil photo éclaircissent la pénombre...
Comme par hasard, ils me fixent tous.
Ma robe, toute nouvelle création de notre maison stylistique, se trémousse dans les airs, puis caresse ma peau dorée avec laquelle sa couleur rouge contraste.
De nombreuses paires d'yeux se focalisent sur moi, mais je ne dois pas flancher.
Je ne dois montrer ni approbation, ni angoisse; seule l'indifférence a le droit de se marquer sur mon visage.
J'arrive au bout du podium. Comme prévu, je fais demi-tour en tournant habilement sur mes talons aiguilles, et je repars dans l'autre sens, laissant le public admirer le long décolleté en forme de « V » qui se profile dans mon dos.
Je fixe les coulisses par lesquelles je suis sortie il y a près de vingt secondes, avec la ferme intention d'y rentrer le plus vite possible.
C'est bientôt fini, mais je dois être parfaite jusqu'au bout !
J'accentue encore un peu mon déhanché, avant de redescendre les escaliers, au rythme des applaudissements, constants depuis le début de la soirée.
Dès que j'arrive en bas, c'est l'hystérie auprès des autres filles :
« Alors, Hassiba ? Ils l'ont trouvée comment ta robe ?
-Je ne sais pas »
Comme toujours, je réponds froidement. Ce n'est de toute façon pas à moi qu'il faut poser la question. C'est au public.
Alors que les autres filles me suivent, je me précipite dans la loge, d'un pas hâtif.
J'ai stressé deux jours pour ça, une petite apparition sur un plateau, parmi des centaines d'autres mannequins aussi cruches et mal à l'aise que moi.
Mais bon, c'est le boulot.
Vous l'aurez compris, je ne trouve pas mon existence glorieuse.
Je rentre dans ma loge, ferme la porte derrière moi, et me retrouve face à mon reflet, face à ma conscience...
Me voilà prête à vous expliquer qui je suis vraiment, car vous êtes probablement la seule à pouvoir comprendre ce que je ressens.
Je m'approche du miroir, en retirant au passage mes talons douloureux.
Mon visage s'approche de la vitre, et je tire sur mes joues creuses...
Un mannequin, voilà ce que je suis. Une véritable poupée que l'on manipule à souhait.
Mon nom, comme vous l'avez sûrement deviné, c'est Hassiba.
J'ai dix huit ans, mais j'ai abandonné mes études depuis longtemps.
Depuis l'âge de seize ans, je suis engagée dans une maison de stylisme, pour porter et présenter les nouveaux modèles prometteurs.
Au début, j'adorais ce que je faisais, mais ma motivation s'est dégradée avec le temps.
Je ne vis plus.
Je n'ai plus l'occasion de prendre du plaisir avec les petites choses de la vie.
Tenez, la nourriture par exemple, se résume à quelques cracottes et quelques tasses de thé par jour !
Jamais un bon restaurant copieux pour assouvir ma faim.
Et après, je m'étonne de ma silhouette osseuse. Que voulez-vous, 1mètre 84 pour 54kg650...
Je n'ai jamais l'occasion de partir en virée shopping, car on m'oblige à porter les vêtements de la maison stylistique. Me voilà réduite à une publicité ambulante, se promenant dans les rues populaires de la ville pour que les autres filles envient ma silhouette et mes vêtements de marques.
Les femmes me disent toutes que je suis si belle, que je suis si svelte.
Mais si elles savaient tous les sacrifices à endurer pour rester ainsi, je crois qu'elles préfèreraient y renoncer.
Moi-même, je ne tiendrai pas le coup très longtemps, quand on voit mon état.
Je prends un morceau d'ouate, l'imbibe de démaquillant, et frotte mes joues, mes yeux, mon front.
Petit à petit, le masque qui illuminait mon visage disparaît, révélant les traits fatigués de l'existence.
J'ai le teint terne, dévitalisé. Mes yeux sont vides d'espoir.
Ma vie est tout ce qu'il y a de plus pitoyable...
En m'observant, je ne peux retenir mes larmes.
Pourquoi toutes les filles rêvent-elles d'avoir mon boulot ? S'ils elles savaient ce que c'est que de se tuer à garder la ligne.
A par cela, je n'ai pas non plus de vie sentimentale !
Mon emploi du temps est beaucoup trop chargé, et tous les hommes que je rencontre supportent mal mon absence.
Lorsque je reçois un message, ce n'est jamais un ami d'enfance.
C'est toujours mon patron, qui m'annonce que je dois défiler pour commencer une nouvelle campagne de promotion, ou mes collègues, pour m'avouer qu'elles envient mon statut.
J'en ai marre de cette jalousie qui tourne autour de moi ! Vous allez me demander pourquoi ?
Ce n'est pas compliqué !
Ma maison est une petite boîte, mais mes coachs espèrent pouvoir me faire devenir une véritable top-model, car je suis l'une des seules filles à avoir la taille minimale.
Pour votre information, les grands top-model ne doivent pas dépasser les 55kg pour une taille minimale de 183cm.
Je suis dans le bon, ils misent tous leurs espoirs sur moi.
Mais je suis fatiguée de cette vie, je veux autre chose ! Quitte à laisser tomber toute ma vie d'ascète endurcie pour une simple place de secrétaire.
Pourvu que je puisse changer.
Je tire encore sur mes yeux, rouges de désespoir.
On dirait que j'ai déjà quarante ans ! C'est affreux comme se dépenser à simplement marcher sur un podium vous amoche.
Même s'il n'y a pas que ça !
J'ôte ma robe, et fait une grimace en voyant mes côtes saillantes se dessiner sur mon reflet ! Je suis horrible !
Un véritable squelette, avec des formes au niveau de la taille tracées par un corset trop serré.
Je ferme les yeux, avant d'enfiler un vieux baggy.
Au moins, il me donne l'impression que mes jambes sont plus que des baguettes de pain !
J'enfile un long T-shirt, puis un gros pull en laine par-dessus.
Maintenant, je peux me regarder !
Ma tête se perd presque dans mes vêtements trop larges, tandis que j'en rajoute une couche en enroulant une écharpe autour de mon cou !
Je suis prête à affronter le froid hivernal, qui a le malheur d'affaiblir méchamment des femmes aussi mal entretenues que nous.
Au passage, j'attrape mon sac, et en sort une cracotte.
Je me dégoûte rien qu'à l'idée de la manger.
Hier, c'était goût thon, la semaine passée, goût thon, le mois passé, goût thon, aujourd'hui, goût thon ! Que voulez-vous, on nous fournit des boîtes de cent cracottes en nous interdisant d'en manger plus de trois par jour !
Je mets mon repas entre mes lèvres, et suce l'écoeurante saveur...
C'est inhumain de nous faire subir ça !
La clinche de ma loge descend, et j'ouvre la porte.
Derrière, les autres filles sautent de joie !
« Hassiba, tu as gagné, notre collection sera présentée en finale avec seulement 4 autres concurrents ! »
Je fonce à travers elles, j'ai besoin d'air. J'étouffe dans cet environnement qui m'oppresse et me détruit un peu plus chaque jour.
Je leur parais désagréable, certes, mais elles ont l'habitude maintenant !
Tout ce que je veux, c'est qu'on me laisse vivre !
En me faufilant à travers des dizaines de couloirs, où tout le monde me dévisage, je sens déjà la neige refroidir mon sang.
Mais j'ai besoin de partir, de m'en aller, de m'évader...
Mais ces coulisses me semblent interminables.
Partout, des dizaines de stylistes replient leur collection : ils ne sont pas sélectionnés, mais je leur offrirais ma place avec plaisir !
La porte de sortie est enfin visible. De mes doigts maigres, je repositionne l'écharpe autour de mon cou, avant de les enfouir dans mes grosses poches.
A peine sortie, le vent fouette mes joues meurtries et glace mes yeux secs !
Mes grosses bottines écrasent la neige et imprègnent le sol de mes pas lourds.
Je me retourne, et aperçoit le logo de notre maison : « Glam's »
Abréviation de « Glamour »...
Ils n'auraient pas pu trouver plus original ?
A côté, d'autres logos s'allument triomphalement dans le noir : « Morgan, D&G, Dior, Yves-St-Laurent, ... et un autre, inconnu au bataillon »
A vrai dire, cela ne m'intéresse guère, dans quelques jours, je ne serai plus du monde de la mode !
Peut-être que je pourrai enfin rêver passer une soirée emmitouflée dans une couverture, devant la télé, avec un feu ouvert se languissant dans la cheminée.
Peut-être, une fois que j'aurai changé de boulot !
Mes pas lourds ralentissent, alors que je pars dans mes rêves.
Je vois un sapin de Noël, décoré avec bon goût, dans les tons rouges et dorés. Autour, le sol est couvert de petits cadeaux aux emballages bariolés.
Sur la table, une dinde alléchante fume en embaumant la pièce d'un arôme irrésistible...
Mes amis sont là, et me proposent un verre de vin...
J'ai bonne mine, et je souris !
Les enfants crient dans tous les sens, impatient de découvrir ce que le petit Papa Noël a déposé pour eux !
Puis, un son creux, un froid glacial, un douleur au milieu du visage.
« Madame, vous allez bien ? »
Je frotte mon nez en jurant méchamment sur le lampadaire qui s'est interposé devant moi !